mardi 20 février 2018

Rupture de Maryline Desbiolles editions Flammarion



"Il pleut. Il pleut très fort. La pluie ne tombe pas, elle s'abat. Toute l'eau du ciel répandue en si peu de temps. Les gouttes sont énormes, de vraies fèves d'eau, elles hachent et transpercent, avec une rage aveugle, obstinée. Et lorsqu'il pense que c'est fini, que le beau temps est revenu -- il fait brusquement si doux, on pourrait croire de nouveau à l'été, on pourrait croire au miracle de l'été, la lumière est ardente, découpant collines et montagnes à son chalumeau, plus ardente même qu'en été, plus émouvante comme elle dure moins longtemps, comme elle étreint le paysage de ce rose orangé si vibrant, comme la lumière étreint le paysage et nous serre le cœur avant de disparaitre, sans parler de la nuit brillante, étoiles exorbitées -, et lorsqu'on pense que c'est fini, que le beau temps est revenu, le déluge reprend le dessus et redouble même de violence, la tempête se fomente, aussi absurde que nos croyances, aussi incompréhensible, et tout est flanqué par terre."p 104
 D'Ugine à Fréjus, on découvre François, petit garçon dont le père a disparu pendant la guerre, un père parti, pas mort, jamais revenu. François est toujours un peu en retrait, dissous dans l'incertitude première d'un père absent. Il suit René le rouge sur le chantier du barrage de Malpasset près de Fréjus. La douceur des pêches, la rencontre avec Louise, le cinéma qui marque l'époque, la guerre d'Algérie. François c'est un homme simple, aux sentiments enfouis éberlué d'amour pourtant. Quand Louise lui échappe, la structure tient, affronte la disparition, les fissures sont invisibles. Et quand le barrage cède laissant le paysage dévasté, les corps enveloppés dans des gangues de boue, François les lavera, laissera enfin couler son immense chagrin. Ce livre, c'est l'histoire dramatique du barrage de Malpasset, l'effroyable catastrophe annoncée pourtant par des signes, que la France ambitieuse dans ses efforts de reconstruction n'a pas voulu recevoir. Voilà, le barrage rompt, c'est violent, destructeur, on croit que ça tient, on inaugure, on attend pour ouvrir les vannes et ça pète. Ca aussi c'est Maryline Desbiolles qui questionne un monde politique évoquant des figures comme Henri Martin, la guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie, les fissures qui ébranlent la voute, noient les hommes dans la boue.
Les romans de Maryline Desbiolles s'inscrivent dans sa terre niçoise . Elle redéfinit l'espace avec ses mots faisant surgir tel un peintre la couleur, la profondeur, des ciels d'orage. C'est éblouissant de soleil, marqué par un style qui répète les mots pour mieux creuser dans nos visions intérieures les strates de ses paysages.Quand le cadre est fixé, le personnage arpente; se dévoile par ce qu'il voit. Il aime aussi les roches et la lumière, l'eau et les rencontres. Avec beaucoup de poésie, l'écriture de Maryline Desbiolles trace toujours un peu la même route et on marche, séduit par un rythme, sa vision du monde.

lundi 21 novembre 2016

Le Plancher japonais de Jean Cagnard aux édition Gaia


Né dans le Calvados, c'est pourtant dans les Cévennes que vivrait Jean Cagnard. Une diagonale tirée au hasard d'un angle, un autre trait pour le mener ailleurs, traçant alors des lignes à partir d'un point formant comme un toit de tipi. Ecrivain et metteur en scène aujourd'hui, il a fait beaucoup de petits boulots avant (voir l'Escalier de Jack) et rempli ses étagères de livres. Depuis qu'il a pris la plume, de nouvelles en théâtre, de romans en poésies, Jean Cagnard promène son écriture.et a fondé  la compagnie 1057 roses en 2005 pour exprimer son texte avec la comédienne Catherine Vasseur, le mettant en interaction avec le monde, des mondes.
Dans Plancher Japonais, un jeune-homme amoureux de la petite amie cherche une maison. Parce que l'appartement de la petite amie ne suffit pas à le contenir parce que "trop de barrières le séparent du silence et des rêves ; de la courbe de l'horizon vers laquelle, contrairement à ce qu'on dit, tout grandit et tout peut advenir, les désirs comme les apparitions." Après de belles ballades dans la campagne, il s'embarquera dans la construction d'un tipi, assisté dans son entreprise par des personnages plein de sagesse. L'architecte dendrophile ( qui vit dans les arbres) fait son baron perché et le vieux chien "toujours vivant"dans ses bottes donne aussi sa leçon. Hymne à la nature et à ses caprices, le jeune-homme se met à l'écriture dans une mise à nue, une mue qui était nécessaire. Écrire, c'est renaitre et si la petite amie faisait des études de sage-femme, ce n'était certainement pas anodin. On ne peut pas s'y consacrer sans s'y perdre, sacrifier l'amour, une forme d'innocence. Le jeune-homme touche à l'extrême, fait parler les cailloux, écoute Neil Young vibrant dans sa vieille Ford break, regarde deux fois Dead Man de Jim Jarmush, lit Carver, Tournier, Duras. Et William Blake plane si près qu'on va relire (lire?) ses poèmes. "Et parce que le jeune-homme lit, son ombre grandit dans la nuit. Lente montée en puissance. Sans le savoir, il se prépare pour le grand saut. Passer de l'autre côté. Tant l'équilibre est ahurissant. Tant de candeur. De l'autre côté de quoi?"
Parce tout commence dans les livres, avant l'écriture.
Dans un style qui croise la poésie, des phrases répétées comme pour mieux les chanter, des questions, du scabreux, du sensuel, du puant (scène du blaireau), c'est l'univers de Jean Cagnard qui s'ouvre, rejoignant celui du lecteur hors des chemins battus. Le livre de Jean Cagnard est un monde que l'on habite le temps d'un livre, rendu voyageur immobile dans un heureux déplacement, un changement de point de vue où la dérision gouverne sur les colères, l'humour sur la bêtise.