mercredi 17 avril 2019

Surface d'Olivier Norek aux éditions Michel Lafon

Olivier Norek est un ancien officier de la police judiciaire devenu écrivain et scénariste. Il connait les codes, les armes, la peur, les interventions. Surface est son cinquième roman.
Noémie Chastain est chef de troupe quand elle reçoit une balle en pleine face au cours d'une arrestation musclée. Profondément atteinte physiquement, elle présente en plus quelques séquelles post-traumatiques qui la rendent incapable de reprendre ses fonctions. Elle est envoyée au vert dans un village près de Decazeville (mais tiens c'est dans l'Aveyron ça!) pour se retaper mais surtout pour fermer un commissariat et donner la main à la gendarmerie sur place ( on a déjà vu ça quelque part!).
"En ce qui concerne vos nuits, si vous les souhaitez plus calmes, je peux vous prescrire de la Loxapine, mais elle risque d'endiguer vos rêves. Il serai plus enrichissant d'écouter ce qu'ils ont à nous raconter. Patientons un peu et nous ferons un point lorsque vous serez à ... Pardon, mais on vous envoie où déjà?
-- Decazeville dans l'Aveyron.
-- L'Aveyron ?  Ah oui. Quand même." p 69.
Débarquer à la gare avec le visage abimé, trahie par son amoureux, ne laisse pas présager une intégration facile mais une envie d'en finir vite et de reprendre le train dans l'autre sens pour régler ses comptes. Quand un fût en plastique remonte à la surface du lac voisin avec un gamin qui s'y tient depuis dix ans, ça change le but de la mission. Après un prologue haletant qui nous présente Noémie en pleine action puis ses déboires avec sa hiérarchie hypocrite, nous voilà embarqués dans une ambiance typiquement aveyronnaise. Une autre façon de faire, de contourner les difficultés, une province où cerner l'humain s'avère bien plus efficace qu'utiliser les moyens techniques sophistiqués de la police scientifique. Le capitaine Chastain va être obligé de faire un retour sur elle-même, de suivre des intuitions, d'ouvrir les yeux sur un monde de relations souterraines, de liens familiaux profonds et parfois haineux. Ne pas rester à la surface, comprendre ce qui fait vivre ou pas les gens, sonder le lac voisin et ramener au grand jour une histoire vieille de trente ans de disparitions d'enfants quand on vient de la capitale avec ses certitudes, va devenir un véritable défi thérapeutique. La désignation d'un coupable, sorte de bouc émissaire avait permis à tous de s' arranger avec la douleur. Olivier Norek explore les liens, avec Noémie le visage marqué qui doit réapprendre à être regardée, dans les familles qui ont du vivre avec l'absence, le vide de leurs enfants disparus. Il y a un psychologue Melchior dont les interventions permettent à Noémie de déjouer les pièges de ses propres difficultés et d'aller au-delà de ce que l'apparence renvoie. N'est pas si fou celui qui fait croire qu'il l'est, n'est pas si méchant, celui qui à l'aspect d'une brute. C'est aussi le constat que tout le monde, dans ces villes, a des liens souterrains, familiaux, financiers et ce n'est pas simple de dénouer les fils de ce sac de nœud pour faire naître la vérité dans un pays de taiseux. Au fond du lac, c'est une histoire de famille qui est engloutie et ça vous fera mal de voir, que parfois juste l'envie que rien ne change, que défendre sa petite vie, à la violence d'un meurtre. Un roman plein de talent qui montre que après s'être intéressé à des grands sujets comme la jungle de Calais dans Entre deux mondes, l'univers carcéral avec Surtension, Oliver Norek resserre son regard sur un microcosme avec au centre, toujours, ce qui fait le lien social. Une femme de caractère au parler franc, des hommes figés enracinés pour le meilleur et pour le pire dans une chape de silence, qui fera que rien ne change ou presque, laissant le mal creuser les vies, les lacs, les tombes.

vendredi 8 février 2019

Green de Paul Verlaine dans Romances sans paroles

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous,
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beanx l'humble présent soit doux

mercredi 6 février 2019

Antonia Journal 1965-1966 de Gabriella Zalapi aux éditions ZOE

Comme un soutien à l'émancipation, l'écriture du journal intime d'Antonia est une façon d'attacher son vécu alors que tout est dilué dans l'inconsistance d'un mariage raté,  d'un enfant qu'on voudrait aimer autrement, d'un avenir tracé dans l'ennui. Le journal est La chambre à soi de Virginia Wolf, le lieu où se forme le réel, où Antonia photographie son ressentiment.Le journal est une bouée dans l'océan d'une folie qui pointe. Il ne s'agit pas de détester pour détester les personnes de l'entourage, le mari ou la nurse, c'est l'enfermement qui révolte dans une vie imposée par des gens qui ont fait la leur et qui voudraient que la votre en soit la continuité. Les menus sont sophistiqués mais la digestion impossible. Antonia déblaie, vide les cartons qu'elle a en héritage de la mort de sa grand-mère, alors elle voit :
"Faut-il organiser cette mémoire ou la laisser se décomposer dans le temps?" p25
" Ces souvenirs catapultés dans mon présent me tourmentent certes, mais me donnent aussi la sensation de finalement toucher le sol, de m'ancrer dans le réel." p53
"Je dois tuer en moi la passivité, je dois tuer en moi ces réflexes de femme soumise, je dois tirer un coup de fusil sur mon immobilisme."p70
"Antonia, tu dois : émerger, apparaitre, sortir, te montrer, jaillir des tréfonds, manifester ta présence. Qu'attends-tu?" p71


La force du livre est dans l'ensemble, les phrases prises individuellement sont banales, mais les photos retrouvées, l'histoire qui se dessine, forment un poème, un tissu narratif captivant. Il existe chez Antonia une langue commune de la libération, celle qui s'agace sur les autres avant de s'orienter sur soi. Elle opère le léger changement d'angle, irréversible, qui va déséquilibrer tous les rapports. Et l'amour ressuscite le corps évidemment... Cependant fallait-il Fulvio pour échapper à tout ça?